Par Vincent de Coorebyter, professeur émérite à l’ULB
Qu’est-il arrivé à la démocratie ? On éprouve un choc, aujourd’hui, quand on relit d’anciennes définitions de notre régime politique et que l’on redécouvre ses ambitions originelles. Il était question, au XIXe siècle, de donner aux hommes la liberté politique afin de leur permettre de décider collectivement de leur destin. Il suffisait pour cela d’accorder le suffrage universel et de se défaire de l’emprise de la religion, qui limitait le champ des possibles. En se donnant ses propres lois, le peuple devait accéder à l’autonomie, décider de son avenir, remodeler la société à sa main.
Les progrès accomplis ont été immenses dans plusieurs domaines, par comparaison avec le XIXe siècle. Mais au terme de l’été 2026, le contraste avec cet idéal est saisissant. Je ne parle pas de la politique étrangère : si un pays souverain est comptable de ses alliances, admettons que les modestes nations européennes ne peuvent pas contrôler la marche du monde quand des autocrates entendent la plier à leur volonté. Il reste qu’en cette période de rentrée, la politique intérieure, elle, devrait se nourrir d’un sentiment de puissance, d’une délibération collective capable de fixer un cap désirable, de vaincre les pesanteurs du présent, d’honorer l’idéal d’autodétermination qui donne son prix à la démocratie.
Aux antipodes de cet objectif, c’est un Etat pompier, ou un Etat gendarme, qui s’agite sous nos yeux et à qui on demande de parer à une foule de difficultés. D’éteindre au plus vite les mégafeux qui dévastent des régions entières. De trouver une parade aux sécheresses qui menacent. De nous éviter de nouvelles inondations dévastatrices. De nous équiper en vue de canicules à répétition. De protéger notre santé face aux Pfas, à la pollution automobile, à l’expansion du diabète, de la malbouffe et de l’obésité. De trouver de nouvelles manières de juguler le tabagisme et la consommation d’alcool. D’en finir avec les fusillades dans les rues de Bruxelles provoquées par des trafiquants de drogue dont certains organisent leur réseau du fond de leur prison, smartphone en main. De renforcer les frontières pour filtrer les migrants. D’interdire l’usage du smartphone aux jeunes pour préserver leur développement intellectuel et leur santé psychique. De brider l’expansion anarchique des trottinettes électriques, comme l’envahissement des rues par des voitures démesurées. D’empêcher le brigandage électronique. De veiller à contenir l’IA pour qu’elle n’envahisse pas l’internet, qu’elle ne prenne pas son autonomie et qu’elle n’aggrave pas les dérèglements climatiques par une déferlante de data centers. De limiter l’invasion de produits douteux et à bas prix, vendus en ligne par Shein ou par Temu, qui polluent et détruisent des emplois. De réguler les algorithmes et les réseaux sociaux pour contrer la déferlante de harcèlement, de fake news, de contenus haineux et de discours complotistes. Et je pourrais allonger la liste.
On répondra peut-être qu’il en a toujours été ainsi, que c’est le rôle de l’Etat d’assumer ses fonctions régaliennes, de garantir l’ordre et la sécurité, d’intervenir et de réprimer pour éviter des dommages. En février 1831, le premier gouvernement belge comptait cinq ministres : de l’Intérieur, de la Justice, de la Guerre, des Affaires étrangères et des Finances. Soit deux ministres de la sécurité intérieure, deux ministres de la sécurité extérieure et un ministre veillant au financement de l’action de ses collègues. Mais, depuis le XIXe siècle, le sens de l’histoire a été de viser l’émancipation et la prospérité des peuples en confiant de nouvelles missions à l’Etat, bien au-delà de sa fonction régalienne. Que la liste des demandes de pure protection qu’on lui adresse aujourd’hui soit si longue sonne comme un échec collectif en ce début de XXIe siècle. D’autant que l’énumération qui précède omet les atteintes classiques aux biens et aux personnes, les violences faites aux femmes, les revendications sociales et les effets des désordres géopolitiques. Je n’ai évoqué que des conséquences, directes ou indirectes, de notre modèle de civilisation et de nos technologies : ce sont les conditions et la qualité de notre vie quotidienne qui sont en jeu.
Le plus frappant est que, par-delà des demandes d’aide, on supplie l’Etat de multiplier les règles et les interdictions, d’empêcher et de punir, ce qui entre en contradiction avec l’individualisme qui semblait devoir dominer notre siècle et faire triompher le principe de l’autonomie individuelle. D’où l’ambivalence qui règne à l’égard d’un Etat dont on attend beaucoup mais dont les interventions restreignent les libertés. Avec la difficulté supplémentaire que les priorités politiques actuelles vont à la lutte contre le déficit budgétaire et à l’augmentation des dépenses militaires, ce qui diminue la capacité des pouvoirs publics à agir efficacement dans les autres domaines. L’Etat régalien se démultiplie tous azimuts sans en avoir toujours les moyens, au détriment d’un Etat stratège, réformateur ou visionnaire, qui ferait rêver ou qui se fixerait au moins des objectifs positifs.
Cela dit, ce n’est pas seulement le manque de moyens qui rend l’Etat impuissant à inverser la plupart des tendances citées ici, qu’il s’agisse du climat, de la santé, de la drogue, du numérique… L’Etat bute d’abord sur la résistance de multiples acteurs au sein de la société, qui, dans certains cas, ont de bons arguments à lui opposer. Au regard de l’idéal originel de la démocratie, ce qui fait le plus défaut est l’unité de la volonté, qui se fracasse sur des clivages politiques, sur des objections morales, sur des visions à court terme, sur des priorités légitimes. Là est la naïveté du modèle originel de la démocratie : croire que la capacité d’action de l’Etat ne sera pas minée par la disparité des attentes et des votes. Notre système représentatif en est là : en attente d’une alternative, toujours démocratique mais plus efficace.
Publié dans le journal Le Soir du 15 septembre 2026